Exposition au Pavillon Populaire de Montpellier dans le cadre du festival Les Boutographies, Rencontres photographiques de Montpellier, 2013.

Publication du projet Refuge dans le livre Les frontières de l’extériorité, Paris, L’Harmattan, 2015.

À travers le projet Refuge, le problème posé interroge le rapport que la  photographie entretient avec l’extériorité dans sa capacité à faire advenir quelque chose. Autrement dit, cela revient à poser la question suivante : de quelle manière la photographie peut-elle être synonyme de fécondité ? Ainsi, dans la perspective avancée par François Soulages, « représenter n’est pas ressembler », le projet Refuge s’est construit à partir de deux concepts : d’une part, celui d’écart et, d’autre part, celui de passage.

La notion d’écart fait référence à une distance qui se crée entre la situation expérimentée par le photographe et la représentation qui en résulte.  Dans le projet Refuge, j’ai tout d’abord envisagé cette distance comme un espace à investir, un lieu de jeu permettant de produire une forme artistique, d’échanger une parole ou de construire une fiction. Dès lors, c’est avec les personnes participant au projet artistique et avec le spectateur que j’ai pu travailler et interpréter ces différents matériaux. Il a donc été question de mener une action de reconfiguration dans l’objectif de permettre à la photographie de dépasser la situation particulière à laquelle elle était confrontée et donc, de faire émerger de l’intelligible et de l’universel.

Ensuite, la notion d’écart a été travaillée à partir de ce que Paul Veyne, citant René Char (« Comment vivre sans inconnu devant soi ? »), nomme « l’expérience de l’obscur ». Ainsi, le projet Refuge a mis en œuvre un geste photographique qui s’est confronté à une part manquante et fuyante, l’obligeant à se réaliser à partir d’une idée de perte. Dès lors, l’objet à photographier, en l’occurrence autrui, a pu être pensé à partir de la notion de passage : « je ne peints pas l’estre. Je peints le passage » écrivait Montaigne, mettant en avant l’importance du chemin et de la temporalité de l’expérience. Qu’est-ce qui est en jeu dans une photographie qui s’envisage dans le déplacement et le mouvement ? Ces passages photographiques permettent tout d’abord d’opérer des déplacements physiques : par exemple, en remettant en cause les frontières de l’extériorité telles qu’elles pourraient être fixées par les pouvoirs en place. Dès lors, le passage consisterait à se déplacer d’un lieu de représentation à un autre. Par ailleurs, la notion de passage permet également d’envisager la photographie comme le lieu d’un avènement, c’est-à-dire non pas d’un mouvement physique, mais d’un changement d’état : par exemple, dans le contexte d’exclusion subi par ces jeunes rejetés par leur famille, parce que différents, la photographie, en participant à la création de nouveaux récits de soi, contribue à la construction d’une nouvelle identité.

Ces deux concepts permettent donc d’appréhender la photographie non pas dans une dimension intrusive, mais, au contraire, à travers une relation à l’extériorité, synonyme de création et de production. Ainsi, dans le contexte d’exclusion vécu par les jeunes pris en charge par l’association Le Refuge, il n’est pas absurde de faire des photographies. À partir de l’idée de témoignage telle qu’elle est avancée par Semprun, il semble même absolument nécessaire de créer les conditions d’un « espace de création » photographique.